l'artiste saute-frontière
Tomi Ungerer. L’artiste saute-frontières, AMarie Petitjean, Anne Schneider et Thérèse Willer (dir.) Strasbourg, La Nuée bleue, 2025, 312p. 28€. Actes du colloque international « Tomi Ungerer, saute-frontière » qui s’est tenu les 17 et 18 novembre 2022 à la BnF et au Centre culturel irlandais à Paris.
Expect the Unexpected, cette formule chère à Tomi Ungerer résume parfaitement l’impression procurée par ce volume d’hommage magistral à l’artiste. L’introduction de AMarie Petitjean, Anne Schneider et Thérèse Willer offre un tableau riche d’informations sur la personnalité, le contexte historique et culturel qui éclairent plus intimement l’œuvre de Tomi Ungerer.
Une place particulière est attribuée aux nombreuses traductions : Pologne, Corée et Belgique (flamande et wallonne). Le monde belge de la littérature de jeunesse avec le français, le flamand et ses dialectes est comparé à celui de l’Alsace avec les créateurs Hergé et Willy Vandersteen. Les jeux de Tomi Ungerer avec ses langues « fraternelles » que furent le français, l’allemand et l’anglais n’escamotent pas le rôle central de l’alsacien. Les traductions faites par Tomi Ungerer représentent une originalité particulière exposée par Britta Benert illustrée par la reproduction de la version plurilingue du célèbre poème Erlkönig de Goethe recourant aux trois langues d’enfance, le français, l’allemand et l’alsacien (dans L’Alsace en torts et de travers, 1989,p 84) en donne un savoureux exemple :
« Wer reitet so spät par la nuit et le vent ?
es isch Dr Babbe mit sym enfant…
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« Mon cher enfant, du bist so froid und so blass,
Dy joli visage isch voll angoisse ! »…
La conférence inaugurale au colloque « Un auteur au musée » de Thérèse Willer, âme et grande architecte de ce projet, retrace l’extraordinaire parcours de ce musée depuis de premiers prêts en 1975 suivis de dons de Tomi Ungerer, et enfin son ouverture en 2007 à Strasbourg avec pour particularité d’être le seul musée consacré à un artiste de son vivant. C’est une incroyable bataille que cette alsacienne combative a menée avec les administrations, mais aussi avec un Tomi Ungerer rebuté par les difficultés et tenté de souscrire aux propositions de la Suisse ou de l’Allemagne. Avec l’assurance d’une gestionnaire exceptionnelle apte à faire fonctionner le musée, c’est l’importance de la collection de dessins, de jouets, de livres de sa bibliothèque donnés par l’artiste qui ont levé les obstacles. Par ailleurs, Tomi Ungerer se révèle un stratège hors pair confirmé par les témoignages de ses éditeurs avec lesquels il établit des réseaux de diffusion dont les principaux sont les albums de dessins satiriques en quasi exclusivité avec les éditions Diogenes en Suisse, la littérature de jeunesse avec l’École des loisirs à Paris, les ouvrages en relation avec l’Alsace et son histoire familiale à la Nuée Bleue de Strasbourg.
Les interprétations des divers ouvrages mêlent les expériences de l’homme et leur résolution imaginaire délibérément critique de la période. Cette dimension critique est particulièrement analysée par Loïc Boyer dans son article « Ungerer satyricae » qui précise les conditions de création pendant la période New-Yorkaise de Tomi Ungerer à l’heure de la guerre du Vietnam et des mouvements antiracistes. Époque de révolution sexuelle et politique avec une presse underground où les artistes jouent au jeu médiatique des provocations, une époque qui est aussi l’âge d’or du poster graphique et publicitaire avec Seymour Chwast et Milton Glaser. Les grandes créations érotiques des années 1970 (Fornicon, Totempole, Schutzenengel der Hölle…) interrogent le goût de Tomi Ungerer pour ce sujet déniant au corps sa capacité à provoquer du désir. La satire prétend certes dénoncer la mécanisation de la sexualité dans la société américaine, dont l’influence ne tardera pas à gagner l’Europe, mais en filigrane cette satire dévoile une inspiration qui est aussi une interrogation sur les liens entre le sexe et la mort. Ultimes frontières…
